Claude Roy, un pompier de Lyon au cœur d’or… et aux mains d’artiste
Quand on ouvre les cartons confiés par sa fille Marie-Pierre, on a l’impression que Claude Roy vient simplement de terminer une garde et qu’il repassera les chercher plus tard. Tenues impeccables, casques polis, lances soigneusement rangées, dossiers d’interventions, lettres officielles, photos de manœuvres, dessins, diplômes d’art… Toute une vie de pompier lyonnais y est restée intacte.

Entrer au corps, apprendre le métier
Né en 1943, Claude Roy rejoint le corps des sapeurs-pompiers de Lyon au milieu des années 1960. Il découvre alors un corps encore très marqué par la tradition municipale : casques métalliques, lances en laiton, interventions urbaines denses.
C’est l’époque que racontent les objets légués :
– le casque d’apparat ;
– le casque modèle 1885 en laiton, héritier direct du XIXᵉ siècle ;
– sa tenue de sortie de sergent-chef, bleu sombre, col à pattes noires et rouges, galons bien alignés.



Très vite, Claude Roy se forme. Et ses archives en conservent quelques traces : secourisme routier (1979), sauvetage-déblaiement (1982), risques radioactifs, puis moniteur de secourisme et transmetteur spécialiste. On devine un pompier curieux, qui ne se contente pas d’assurer ses gardes mais qui va chercher toutes les compétences disponibles.





Les interventions qui marquent une carrière
Parmi les papiers soigneusement conservés, certains racontent des journées qui ne s’oublient pas.
Il garde d’abord un article sur la catastrophe de Feyzin (1966), drame industriel majeur de la région lyonnaise. Il n’y était pas encore pompier, mais l’événement sert visiblement de repère à sa génération : ce qui arrive quand le risque technologique se conjugue avec le feu.



Puis vient l’intervention du 4 décembre 1968 aux entrepôts frigorifiques de la rue Seguin. Fuite massive de gaz ammoniac, sous-sol envahi, visibilité nulle, plusieurs ouvriers prisonniers, sauveteurs équipés d’appareils respiratoires qui descendent par rotations. Deux victimes décèdent, plusieurs personnes sont brûlées et intoxiquées, des pompiers eux-mêmes sont blessés.
Dans la longue liste des intervenants, on lit : « Sapeur ROY ». Le jeune Claude est là, au milieu du dispositif.

La suite de sa carrière est jalonnée d’images fortes :
– accidents de la route, véhicules broyés dont il ne reste que la tôle ;
– une intervention pour défenestration en 1976 ;
– feu de toiture en 1978 ;
– grand feu de hangar en 1980.











Ces images font écho au matériel conservé : la lance Dubois jet bâton / jet diffusé avec rallonge, le diffuseur multi-jets en laiton, témoins d’une époque précédant les lances à débit variable. Ce sont peut-être exactement les outils que Claude a tenus dans ses mains sur ces interventions.




Secouriste, formateur et pompier reconnu
Au fil des années, Claude Roy ne reste pas simple exécutant. Il devient moniteur de secourisme, équipier sauvetage-déblaiement, équipier risques radiologiques. Il suit des formations de transmetteur spécialiste, autant à l’aise avec un brancard qu’avec un poste radio.
Une lettre du Préfet du Rhône, datée du 27 juin 1983, le félicite personnellement pour son attitude « particulièrement courageuse » lors d’un incendie survenu à Saint-Priest le 13 décembre 1982. La décision est publiée au recueil des actes administratifs : sa conduite exemplaire est formellement reconnue.

Les années passent, les médailles suivent :
– Médaille d’honneur des sapeurs-pompiers échelon Vermeil (4 décembre 1990) ;
– Médaille d’honneur échelon Or (30 juin 1998).
Entre-temps, il devient caporal-chef, sergent puis sergent-chef. Il est cité dans un compte rendu de réunion opérationnelle en 1989, déjà identifié comme référent sur son centre d’incendie.
Les coulisses du métier : standard, radios, « conseil des sages »
En fin de carrière, Claude Roy glisse progressivement du terrain vers les coulisses du dispositif. Un avis de vacance daté de 1998 décrit les missions du poste qu’il occupe alors au CIP 5 de Saint-Priest : standardiste, gestion des liaisons télex, bips et téléphones, remise des plans et postes radio aux chefs d’agrès, inventaire du standard. On le retrouve aussi désigné dans la composition d’un « conseil des sages » mis en place pour examiner les dossiers de sapeurs-pompiers décédés en service.
Ce virage n’est pas un retrait : c’est une autre façon de tenir la maison, en veillant à ce que chaque départ d’engin soit correctement armé, informé, équipé.


On le voit également dans un autre document : un compte rendu de 1991 relate une intervention à Vénissieux où un engin est violemment pris à partie. Claude n’y est pas, mais ce type de texte qu’il conserve montre combien la question de la sécurité des équipes lui importe.
La vie de caserne : barbecues, amicale et camaraderie
Claude Roy n’est pas seulement un numéro matricule. Les photos le montrent autour d’un barbecue à la caserne, en train de plaisanter avec ses collègues, ou posant avec les stagiaires d’un stage de 1974.
Une lettre de 1987 l’invite à rejoindre l’Amicale des anciens de la 2ᵉ compagnie à la caserne Rochat : on retrouve le même esprit de corps, qu’il transposera après la retraite.







Cette dimension de camaraderie est renforcée par les trois photos prises en 1997 « en souvenir de son amitié » : un pompier qui compte pour les autres, au-delà du seul uniforme.


Claude Roy, pompier… et sculpteur
Dernier visage, plus inattendu : celui de l’artiste.
Claude Roy est sculpteur. Il travaille le volume avec la même précision qu’il entretenait ses casques. Il participe à des salons, expose, est primé :
– Médaille d’argent au 41ᵉ Salon des Amis des Arts de Pont-de-Cheruy (20 avril 1995) ;
– sélection au Grand Prix des Mains d’Or, Biennales de Fontaine-sur-Saône (1998).



Sur l’une des photos les plus fortes, on le voit justement avec son collègue Hervé Second devant une Sainte-Barbe qu’il a lui-même sculptée. La boucle est parfaite : le pompier rend hommage à la patronne des pompiers par son art.


Livres, règlements et mémoire écrite
Claude Roy ne se contente pas d’agir et de créer ; il lit, archive, classe.
Il conserve :
– un livret réglementaire du Corps des sapeurs-pompiers de la Ville de Lyon de 1929, héritage d’une génération précédente ;
– des ouvrages comme Courage et Dévouement (1970) ou Histoire de la lutte contre le feu à Lyon de Jacques Périer, futur historien officiel du corps.



Ces livres, rangés à côté de ses propres dossiers, racontent sa manière de se situer : un homme de terrain qui sait que son métier appartient à une histoire plus large.
De Lyon à La Réunion
À l’heure de la retraite, Claude Roy traverse la moitié du globe pour rejoindre sa fille installée à La Réunion. Il y passera les vingt dernières années de sa vie.
Ses casques, sa tenue de sergent-chef, ses lances, ses livres, ses lettres de félicitations, ses photos, ses diplômes d’art… tout cela l’a suivi jusqu’ici, non par nostalgie, mais parce que cette mémoire faisait partie de lui.
Aujourd’hui, cet ensemble rejoint le Musée des sapeurs-pompiers de La Réunion et de l’Océan Indien. Les objets deviendront pièces d’exposition, les documents alimenteront nos recherches, les photos illustreront la vie de caserne d’une grande métropole dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Derrière chaque casque exposé, il y a un visage.
Pour cette collection-ci, ce visage a un nom : Claude Roy, pompier lyonnais, formateur, camarade fidèle, artiste discret, qui a choisi de terminer son parcours au milieu des paysages réunionnais.


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